Faire le récit de ‘ma’ vocation, c’est reconnaître que justement elle n’est pas complètement mienne. C’est témoigner des dons de Dieu et repérer dans ma vie les rencontres, les expériences, les figures, les lectures etc… avec lesquelles le Seigneur m’a appelé à la vie religieuse au Carmel. C’est faire aussi un retour dix ans en arrière.

L’appel de Dieu s’est imposé à moi comme une évidence alors que j’avais vingt ans. Mais il m’a fallu plusieurs étapes pour découvrir le Carmel, éclairer et vérifier cet appel et finalement y répondre. A cette époque, étudiant les passionnantes mathématiques, je ne m’étais jamais posé la question de la vie religieuse. Né dans une famille catholique pratiquante mais sans zèle ecclésial particulier – à qui pourtant je dois le baptême et la foi –, je fréquentais depuis mon entrée à l’École Normale, l’aumônerie étudiante qui me permit d’approfondir le contenu de ma foi et l’histoire de la spiritualité chrétienne. Elle fut aussi l’occasion de rencontres décisives.

C’est une expérience spirituelle de joie profonde qui me mit en marche : obscure mais certaine, je l’éprouvai comme un appel de Dieu à le suivre. Pourtant, impression n’est pas raison ! Je ne savais d’ailleurs pas trop quoi faire : deux mois se passèrent ainsi. La parole d’un prêtre au cours d’une confession me décida à agir : j’allai rencontrer l’aumônier étudiant pour lui parler de ce que je vivais. Commença pour moi l’expérience précieuse de l’accompagnement spirituel, qui me permit d’affermir ma vie chrétienne et de l’éclairer par la relecture de ma vie. Tout était encore flou mais une sorte de feu brûlant attisait en moi vigilance et détermination dans ‘ma’ recherche. Deux « indices » furent déterminants : la découverte de la vie religieuse et celle de la spiritualité du Carmel.

La première se fit naturellement : l’aumônier était religieux assomptionniste. J’allais le rencontrer dans sa communauté, dont je me mis à fréquenter régulièrement la liturgie. Ce genre de vie m’intriguait et m’attirait : mener, au nom d’une même vocation, la vie commune à la suite du Christ, au service de l’Église, au défi des antagonismes de personnalités ou d’opinion. J’eus contact avec le second indice sans le savoir ! En effet, Bernanos était depuis mes treize ans un auteur de prédilection. C’est ‘par son intermédiaire’ que je mis à lire sainte Thérèse de Lisieux. J’eus de l’engouement pour L’Histoire d’une âme où Thérèse me montrait le chemin d’une vie simple mais remplie de Dieu. Pourtant, je n’approfondissais pas ce que pouvait être sa patrie spirituelle, le Carmel. Une rencontre fut là encore importante : un ami étudiant me signala le déroulement d’une retraite prêchée à l’Institut Notre Dame de Vie, un institut séculier de spiritualité carmélitaine, fondé par un carme, le père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus (= 1967). J’allais à Venasque (près de 900 km en voiture !) tel Abraham quittant Ur et « marchant sans savoir où il allait » ! Je dois beaucoup à cette retraite : l’apprentissage de la prière silencieuse dans la tradition thérésienne, une prédication ardente et intelligente, la découverte des grandes figures de sainteté carmélitaines (je pus ainsi redécouvrir sainte Thérèse de Lisieux !), l’écoute attentive et avisée de deux prêtres de Notre Dame de Vie. Bref, la beauté du Carmel m’éblouissait ! L’appel du Christ se confirmait et se précisait. Heureux moment ! A la suite d’une grâce reçue dans la prière où je prenais conscience de cela, je m’engageais à mener une vie de prière régulière à l’école de sainte Thérèse d’Avila.

Je repartais enthousiaste, riche de nombreuses découvertes mais toujours en recherche. En bon logicien et par conjugaison de mes deux indices – la vie religieuse et la spiritualité du Carmel – je ne tardais pas à découvrir le couvent des Carmes d’Avon ! J’allais comprendre que le Seigneur m’y attendait. Certes on ne trouve pas sa vocation par conjugaison d’indices mais justement, je n’y trouvais pas seulement ce que j’avais cherché ! La liturgie, le visage de la communauté, le mode de vie m’intéressaient. Bientôt je parlais avec un frère qui me renvoya au maître des postulants. Compte tenu de la situation de mes études et de mon âge, rien ne pressait.

Je quittais Avon, sûr d’avoir trouvé ce que je cherchais depuis un an environ. Dans ma joie, j’aurais été prêt à rentrer à Avon le lendemain ! Mais la patience imposée me fut bénéfique : trois ans pour terminer ma scolarité et faire mon service national, trois ans pour mûrir mon choix, l’affiner, l’attendre sans impatience. Je pus mettre cette période à profit en vivant deux ans dans la communauté assomptionniste que je connaissais et qui proposait à des jeunes qui se posaient la question de la vie religieuse de participer à la vie communautaire. Je dois beaucoup à cette communauté : elle fut pour moi en quelque sorte un pré-postulat et déjà une sacrée formation à la vie religieuse. Durant cette période, l’expérience quotidienne de la prière silencieuse a joué un rôle important : par cette relation avec le Seigneur dans l’obscurité de la foi, ma détermination à le suivre s’est affermie, ainsi que ma connaissance du Christ et la prise de conscience de ma faiblesse – qui loin d’être un obstacle à la rencontre de Dieu peut être l’expérience de sa miséricorde – Ma lecture régulière du Livre des Demeures et de Je veux voir Dieu me fit beaucoup réfléchir sur la vie spirituelle, ses écueils et ses étapes.

Le récit d’une vocation ne s’arrête pas avec l’entrée au postulat. Les périodes de formation (postulat, noviciat, études de théologie) vérifient de l’intérieur l’appel du Seigneur, le mettent à l’épreuve – du temps et des frères – et la purifient de certaines illusions. Après ce travail de mémoire, je veux rendre grâce au Seigneur pour ses dons : la joie secrète qu’il me donne à le suivre, l’assurance de son appel déposée au fond du cœur, l’émerveillement de le rencontrer dans la prière. Tout cela continue bien sûr après la profession solennelle : une vocation est un appel qui se reçoit chaque jour et auquel on répond chaque jour.

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